par Lynda Collins
I. INTRODUCTION
Tant que la réglementation n’autorisera pas les robots conversationnels à pratiquer le droit, nous devrons tous accepter le fait que tous les avocats et avocates [ci-après « les avocats »] sont d’abord et avant tout des êtres humains. Comme l’ont démontré à maintes reprises les recherches scientifiques, « les êtres humains ont besoin de nutrition, d’exercice, de trouver un sens à la vie, et ils ont aussi besoin des uns les autres » [notre traduction][i]. En d’autres mots, les avocats ont besoin d’amour. D’une part, la culture et les structures en place dans la pratique du droit, en particulier dans un cabinet privé, peuvent malheureusement nuire au maintien des relations et rendre les avocats vulnérables au développement de maladies mentales ou physiques. D’autre part, celles-ci peuvent rendre les avocats incapables de réaliser leur plein potentiel en tant que personnes et en tant que professionnels. Ce blogue est un appel à l’action au cœur d’une crise de la santé mentale qui touche une large portion de la profession[ii], c’est une preuve d’intérêt sans précédent et d’investissement dans le bien-être des avocats[iii], et représente une nouvelle génération d’avocats voulant pratiquer le droit de façon plus soutenable[iv]. Il est temps d’accorder la priorité aux interactions sociales en tant que fondement pour le bien-être individuel de chaque avocat et de la profession dans son ensemble.
II. ET L’AMOUR DANS TOUT ÇA?
Tout d’abord, une précision terminologique : lorsque je parle d’« amour », de « relations » ou de « liens sociaux », ces termes englobent toutes les formes de relations, y compris celles avec les amis, la famille, les collègues, les partenaires amoureux et les membres de la communauté. Dans une profession aussi exigeante et intellectuelle, telle que le droit, on pourrait raisonnablement se demander s’il peut même y avoir une place pour les discussions sur l’amour, l’amitié, la communauté et l’appartenance.
En effet, dans certaines organisations, la simple suggestion d’une réorientation des pratiques commerciales afin de tenir compte des besoins humains essentiels pourrait susciter un certain niveau de scepticisme, voire même d’hostilité. Néanmoins, il s’agit d’une conversation qui doit avoir lieu, au minimum de façon individuelle pour chaque avocat, et idéalement au sein de la profession dans son ensemble. Si nous espérons réaliser des objectifs provenant de la multitude d’initiatives actuellement en place au sein de la profession pour favoriser le bien-être des avocats, nous devrons accorder la priorité absolue au soutien de leurs relations. Pourquoi ? Il a été prouvé que d’avoir de bonnes interactions sociales fréquemment est le facteur clé du bonheur chez l’être humain. Ces interactions ont également un impact significatif sur la santé physique, la résilience mentale et physique et elles améliorent l’espérance de vie[v].
A. Avoir de bonnes relations interpersonnelles améliore la santé physique et accroît l’espérance de vie
Le sentiment d’appartenance et le soutien social que nous apporte le fait d’avoir régulièrement des échanges chaleureux avec nos proches (ou même avec des inconnus)[vi], sont extrêmement bons pour la santé physique. Le fait de bien s’occuper de sa « santé sociale »[vii] pourrait même être encore plus important que ses décisions en matière d’alimentation d’exercice, etc. Comme l’explique un chercheur, « l’isolement social et la solitude sont considérés comme des facteurs de risque qui surpassent les facteurs de risque liés aux habitudes courantes, comme le tabagisme, la mauvaise alimentation, le manque d’exercice, et l’obésité » [notre traduction][viii]. En fait, l’impact qu’ont les relations sociales sur le physique est tellement fort qu’il a été prouvé qu’ils peuvent augmenter l’espérance de vie.
Une étude de grande envergure, couvrant plus de 300 000 participants, révèle : « le taux de mortalité des personnes ayant le moins de liens [sociaux] était entre 2,3 fois chez les hommes et 2,8 fois chez les femmes, plus élevé que celui des personnes ayant le plus de liens » [notre traduction][ix].
Les liens sociaux réduisent non seulement le risque de tomber malade et le risque de mortalité prématurée, mais aussi ils améliorent également les capacités de résilience et de se « réétablir » des épreuves touchant la santé physique et mentale[x]. Dans le cadre d’une étude particulièrement frappante menée auprès de femmes atteintes du cancer du sein, celles qui avaient « au moins dix amis et amies, avaient quatre fois plus de chances de survivre que celles qui n’avaient pas d’amis proches »[xi]. Bref, si vous désirez être un avocat en pleine forme capable de pratiquer le droit pleinement et à long terme, vous devriez placer les liens sociaux au premier rang de votre liste de priorités.
B. Les bonnes relations représentent le facteur déterminant le plus important pour le bonheur chez les humains
À noter que, selon la recherche, les bonnes relations dépassent de loin tout facteur externe de mesure du succès (le revenu, le prestige, etc.) en ce qui concerne les facteurs déterminants du bonheur[xii]. En fait, l’ancien directeur de la plus longue étude ayant été jamais menée sur le bonheur humain (celle-ci ayant suivi ses participants pendant plus de huit décennies, et ayant récolté d’innombrables données en évaluant une panoplie de facteurs) a affirmé que le secret du bonheur se résume en un seul mot : l’amour[xiii]. L’étude empirique révolutionnaire de Lawrence Krieger et Kennon Sheldon, intitulée What Makes Lawyers Happy? A Data-Driven Prescription to Redefine Professional Success confirme que cette observation s’applique également aux avocats. L’étude a révélé qu’une très forte corrélation existe entre les relations sociales (ou « le fait d’être relié », comme le disent Krieger et Sheldon) et le bien-être des avocats[xiv]. À l’inverse, une vie dépourvue d’interactions avec d’autres êtres humains présente des risques importants pour la santé mentale des avocats. Selon une étude, les avocats ayant été évalués comme étant « solitaires » selon l’échelle de solitude de l’UCLA étaient 2,8 fois plus susceptibles d’avoir des tendances suicidaires que les avocats non désignés comme solitaires[xv]. Pour résumer, un réseau solide de liens chaleureux protégera votre santé mentale, minimisera le risque d’épuisement professionnel et fera de vous un meilleur avocat ou une meilleure avocate.
III. LA LOI EST-ELLE LA KRYPTONITE DE L’AMOUR ?
Premièrement, malgré le portrait inquiétant dû au mécontentement des avocats, nous savons que plusieurs d’entre eux et d’entre elles sont bien heureux et heureuses dans leur profession et ont une vie riche en relations. Cependant, trop d’avocats sacrifient leurs relations en faveur de la recherche du « succès »[xvi] professionnel. La raison ? Qu’il s’agisse d’un heureux mariage, d’un réseau riche d’amitiés, de relations enrichissantes avec des collègues de travail ou même d’une seule bonne interaction quelconque avec quelqu’un dans son voisinage, pour tisser des relations saines, il faut absolument trois éléments : du temps, de l’attention et de la volonté. Ces trois éléments sont remis en question par la pratique juridique courante.
A. La pratique du droit : voleuse de temps
La pratique contemporaine du droit dans plusieurs cabinets (pas tous) implique un monopole quasi total des heures de veille, voire des heures qui devraient être consacrées au sommeil. L’impossibilité de dîner avec ses enfants, de faire une randonnée avec un ami ou une amie proche ou d’accompagner sa grand-mère à un rendez-vous médical important contribue activement à mener à une vie de solitude. Au fil du temps, le conflit entre le travail et la vie personnelle qui survient lorsqu’on suit l’horaire habituel des avocats peut mener à l’atrophie de la quantité et de la qualité dans leurs relations sociales.
En effet, le manque de temps est une expérience tellement répandue que certains jeunes avocats souhaitant fonder une famille sont angoissés à l’idée de le faire, et cette proportion passait à 81,5 % parmi les professionnels devant compléter plus de 1 800 heures facturables [xvii].
B. La pratique juridique comme source constante de distraction
Cultiver les bonnes relations exige non seulement du temps, mais aussi de l’attention : « être présent ne suffit pas » [notre traduction][xviii]. En raison de l’intensité et de l’importance de leur travail, les avocats peuvent avoir du mal à mettre le travail de côté pour se concentrer sur leurs relations interpersonnelles. Certains cabinets veulent que leurs employés soient quasiment toujours disponibles, ce qui pousse souvent certains avocats à consulter leurs courriels, même en « dehors des heures de travail » à la maison, ce qui fait dévier leur attention pour leurs proches. Pour ceux et celles travaillant dans un domaine particulièrement exigeant sur le plan émotionnel (par exemple, le droit de la protection de l’enfance, le droit des réfugiés, le droit de la famille) ou dans un environnement de travail particulièrement stressant (par exemple, s’ils ont un employeur exigeant dans un environnement de travail toxique), il peut être encore plus difficile d’accorder une attention particulière à leurs proches.
D. La pratique juridique comme opposition à la bienveillance
La bienveillance peut être définie comme le fait d’avoir « des sentiments favorables et amicaux envers quelqu’un ou de faire preuve d’une attitude démontrant sa serviabilité pour autrui […] » [notre traduction][xix]. En se basant sur cette simple définition, on voit rapidement qu’il serait impossible d’avoir la capacité de maintenir des relations chaleureuses sans cet élément clé. Puisque la pratique du droit peut faire monter le stress à des niveaux quasi toxiques, le fait de pratiquer le droit peut par défaut empêcher d’avoir des émotions positives ou une bonne attitude. L’omniprésence d’un manque de civilité au sein de la profession en son ensemble témoigne des effets négatifs et l’impact du stress au travail sur leurs relations avec autrui[xx]. De plus, les manières de penser disant qu’il faut « penser comme un avocat » ne servent pas à grand-chose quand il est question de relations, puisqu’elles encouragent la présence de tendances où le scepticisme, le pessimisme et la critique sont de l’ordre général[xxi]. Dans l’ensemble, l’impact du droit sur le temps, l’attention et la bienveillance peut nuire considérablement aux relations des avocats, mais des voies de sorties sont à votre disposition pour trouver la solution.
IV. CONCLUSION : L’AMOUR À L’ORDRE DU JOUR JURIDIQUE
Pour les cabinets, placer les relations au cœur des politiques et des pratiques favorisant le bien-être des avocats nécessitera des changements structurels permettant qu’une partie ou tous les membres de leur cabinet acceptent de réduire la charge de travail en échange d’une rémunération réduite. Certains cabinets sont même passés à une semaine de travail de quatre jours sans avoir réduit les salaires[xxii]. Les cabinets pourraient également envisager d’offrir un service de garde d’enfants sur place et des horaires flexibles. Des cours internes sur l’intelligence émotionnelle et la gestion du stress aideraient les avocats à prendre conscience de leurs émotions, à encourager une meilleure attention pour leurs proches dans toute relation, et à réduire les cas où le stress au travail est transféré à la maison. Compte tenu du fait que les bonnes relations au travail sont aussi importantes pour le bonheur et la satisfaction professionnelle, cultiver un environnement de travail positif, respectueux, et coopératif, doit être également un projet clé au niveau du cabinet.
Sur le plan individuel, accorder une plus grande priorité à leurs relations nécessitera aux avocats de se livrer à une réflexion articulée et sincère de leur « santé sociale ». Comment se portent vos relations ? Avez-vous abandonné de bons amis simplement parce que vous n’avez pas le temps de les voir ? Ramenez-vous le stress du travail à la maison, créant ainsi des conflits avec votre partenaire ? Si vous avez des enfants, avez-vous le temps de vous impliquer activement dans leur vie ? Êtes-vous distrait lorsque vous passez du temps avec vos amis et votre famille ? Ressentez-vous le besoin (ou une compulsion) de consulter vos courriels de travail pendant les dîners ou les vacances en famille ? Si votre vie professionnelle vous empêche d’exprimer votre amour dans votre vie de tous les jours, il est peut-être temps de faire changement. Heureusement, il y a plusieurs façons de mener une carrière juridique tout en en gardant à l’esprit qu’il s’agit de votre vie et que vous méritez de vous épanouir[xxiii].
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* Lynda Collins est professeure titulaire à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa, section de common law, et auteure du livre How to Succeed (and Stay Human) in Law School, Toronto, Emond, 2025.
[i] Robert Waldinger et Marc Schulz, The Good Life: Lessons from the World’s Longest Scientific Study of Happiness, New York, Simon & Schuster, 2023, à la p 29.
[ii] Nathalie Cadieux et al, Towards a Healthy and Sustainable Practice of Law in Canada: National Study on Health Determinants of Legal Professionals in Canada, Phase I (2020-2022), Sherbrooke (QC), Université de Sherbrooke, 2022.
[iii] Voir par ex Canadian Bar Association, « CBA Well-Being », en ligne (page web): <cba.org/our-impact/initiatives/well-being/>.
[iv] Voir par ex Lydia Bleasdale et Andrew Francis, « Great Expectations: Millennial Lawyers and the Structures of Contemporary Legal Practice » (2020) 40:3 LS 376.
[v] Voir généralement Julianne Holt-Lundstad, « Social Connection as a Critical Factor for Mental and Physical Health: Evidence, Trends, Challenges, and Future Implications » (2024) 23:3 World Psychiatry 312.
[vi] Gillian M Sandstrom et Elizabeth W Dunn, « Social Interactions and Well-Being: The Surprising Power of Weak Ties » (2014) 40:7 Personality & Soc Psychology Bull 910.
[vii] Waldinger et Shulz, supra note i à la p 86 (introduction du concept important de la santé sociale et expliquant pourquoi celle-ci est tout aussi importante que la santé physique).
[viii] Meg Jordan, « The Power of Connection: Self-Care Strategies of Social Well-Being » (2023) 31 J Interprofessional Education & Practice 100586 à la p 1.
[ix] Waldinger et Shulz, supra note i à la p 47, citant Julianne Holt-Lundstad, Timothy B Smith et J Bradley Layton, « Social Relationships and Mortality: A Meta-Analytic Review » (2010) 7:7 PLoS Medicine e1000316. Voir aussi Julianne Holt-Lundstad et al, « Loneliness and Social Isolation as Risk Factors for Mortality: A Meta-Analytic Review » (2015) 10:2 Perspectives on Psychological Science 227.
[x] Voir par ex Ian H Stanley et al « Perceptions of Belongingness and Social Support Attenuate PTSD Symptom Severity Among Firefighters: A Multi-Study Investigation » (2019) 16:4 Psychological Services 543.
[xi] Waldinger et Shulz, supra note i p 256, citant Candyce H Kroenke et al, « Social Networks, Social Support and Survival After Breast Cancer Diagnosis » (2006) 24:7 J Clinical Oncology 1105. Voir aussi Ian H et al Stanley, supra note x.
[xii] Voir par ex Lawrence S Krieger et Kennon M Sheldon, « What Makes Lawyers Happy? A Data-Driven Prescription to Re-Define Professional Success » (2015) 83 Geo Wash L Rev 554 aux pp 554–60..
[xiii] George E Vaillant, « Yes, I Stand by My Words, ‘Happiness Equals Love — Full Stop’ » (16 juillet 2009), en ligne (blogue): <positivepsychologynews.com/news/george-vaillant/200907163163>.
[xiv] Krieger et Sheldon, supra note xii à la p 579.
[xv] Patrick R Krill et al, « Stressed, Lonely, and Overcommitted: Predictors of Lawyer Suicide Risk » (2023) 11:4 Healthcare 536 à la p 8.
[xvi] À l’inverse, beaucoup trop d’avocats et d’avocates, plus particulièrement les personnes qui s’identifient comme femme — font face à des contraintes les forçant d’abandonner leur carrière en droit pour s’occuper de leurs relations les plus importantes (voir Justin Anker et Patrick R Krill, « Stress, Drink, Leave: An Examination of Gender-Specific Risk Factors for Mental Health Problems and Attrition Among Licensed Attorneys » (2021) 16:5 PLoS One e0250563.
[xvii] Cadieux et al, supra note ii à la p 353.
[xviii] Heidi S Kane et al, « Mere Presence Is Not Enough: Responsive Support in a Virtual World » (2012) 48:1 J Experimental Psychology 37 à la p 37.
[xix] Michael Proffitt, Oxford English Dictionary, Oxford, Oxford University Press, 2025, sub verbo « goodwill », en ligne : <oed.com/dictionary/goodwill_n?tab=meaning_and_use-paywall#2872835>.
[xx] Julie Sobowale, « Experience of Incivility Pervasive Among Ontario Lawyers: Toronto Lawyers Association survey » (13 décembre 2023), en ligne (blogue): <lawtimesnews.com/resources/professional-regulation/experience-of-incivility-pervasive-for-ontario-lawyers-toronto-lawyers-association-survey/382235>.
[xxi] Voir généralement Lynda Collins, How to Succeed (and Stay Human) in Law School, Toronto, Emond Montgomery, 2025 aux pp 67–68.
[xxii] Voir par ex Leena Yousefi, « The 4 Day Work Week at My Law Firm & Why it Makes Sense » (10 février 2010), en ligne (blogue): <ylaw.ca/blog/4-day-work-week-law-firm-ylaw-makes-sense-ylaw/>.
[xxiii] Voir par ex Not Your Average Law Job, « We Don’t do Average », en ligne (page web): <notaveragelaw.com>.